Dans son rapport 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France, sous-titré « la menace masculiniste », le Haut Conseil à l’Égalité consacre un passage spécifique à la question de la parentalité après séparation, et plus particulièrement à la résidence des enfants. Autant, nous comprenons, dans le reste du rapport, l’appel à la vigilance contre des mouvements radicalisés (dont certains membres sont déjà passés à l’acte) et soutenons cette démarche. Autant, sur la question de la parentalité et des enfants, nous ne pouvons rester muets face aux amalgames et simplifications abusives. Cette séquence, située autour de la page 68 du rapport, est révélatrice d’une ligne interprétative tout autant surprenante que constante du HCE : une opposition persistante à toute reconnaissance équilibrée de l’égalité parentale, présentée comme une revendication suspecte, voire même, qui serait instrumentalisée par des « courants masculinistes ».
Rapport du HCE : Rapport 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste | HCE
Extrait :
« L’exemple de la garde d’enfants après divorce illustre particulièrement ce procédé.
Les mouvements masculinistes dénoncent régulièrement la prétendue partialité du système judiciaire en faveur des mères, affirmant que celles-ci obtiennent quasi systématiquement la garde des enfants. Or, cette situation s’explique avant tout par des dynamiques familiales et sociales : les pères sollicitent moins fréquemment la garde et, lorsqu’ils le font dans le cadre d’un divorce à l’amiable, leur demande est très souvent acceptée. En effet, une étude du ministère de la Justice révèle que, parmi l’ensemble des demandes exprimées par les pères, 58 % demandent que la résidence principale soit fixée chez la mère, 19 % optent pour une résidence alternée et 15 % souhaitent que l’enfant réside principalement chez eux.
Mises en parallèle avec les décisions judiciaires, ces données montrent que 93 % des demandes des pères ont été satisfaites⁸⁷. Cette réalité disqualifie l’argument masculiniste, révélant que les différences observées relèvent davantage de comportements différenciés et de normes sociales que d’une discrimination institutionnelle à l’encontre des hommes⁸⁸. En effet, les femmes assument davantage les soins aux enfants et aux proches⁸⁹. Ces revendications sont davantage liées à un ressentiment envers la mère et à un besoin de réaffirmer l’autorité paternelle qu’à un véritable désir de s’occuper des enfants, comme l’ont montré plusieurs études sur ces populations. »

Une lecture orientée des données judiciaires
Le rapport prend pour exemple la garde des enfants après divorce pour illustrer ce qu’il qualifie de « rhétorique masculiniste ». Selon le HCE, les mouvements plaidant pour l’égalité parentale diffuseraient l’idée erronée d’un système judiciaire biaisé en faveur des mères. Pour déconstruire cet argument, le rapport s’appuie sur une étude du ministère de la Justice indiquant que, parmi les demandes formulées par les pères, 93 % seraient satisfaites par les juges.
Mais cette présentation pose un problème méthodologique majeur : elle confond satisfaction des demandes et équité réelle du système. Le rapport reconnaît lui-même que 58 % des pères demandent que la résidence principale soit fixée chez la mère, 19 % une résidence alternée, et seulement 15 % une résidence principale chez eux. Dès lors, affirmer que le système n’est pas inéquitable parce qu’il valide massivement des demandes… largement autocensurées ou influencée par les stéréotypes actuels, revient à ignorer les mécanismes sociaux et judiciaires qui façonnent ces demandes en amont.
Or, comme le rappellent plusieurs travaux, les normes sociales, la peur du conflit, la soumission plus ou moins consciente aux stéréotype de son genre, la crainte de perdre tout lien avec l’enfant ou encore l’anticipation des décisions judiciaires influencent fortement les positions initiales des pères. La satisfaction statistique ne saurait donc être assimilée à une absence de biais structurel.
Une position du HCE constante… et contestée depuis des années
Cette analyse s’inscrit dans une continuité. Depuis plusieurs années, le HCE se positionne clairement contre l’instauration ou même la promotion d’une égalité parentale de principe, notamment en s’opposant à la résidence alternée comme modalité de référence (alors que la France compte 11,5 % de résidence alternée égalitaire et que la mise en place d’un tel mode de garde amène aussi davantage d’égalité femmes-hommes dans d’autres aspects de la vie familiale et sociétale des individus). Il est donc à craindre que les prises de position successives de l’institution ne montrent une lecture finalement très univoque du sujet, où toute revendication d’équilibre serait assimilée à une remise en cause des droits des femmes.
Pourtant, des collectifs comme Défendre les enfants rappellent régulièrement que leur engagement ne s’inscrit dans aucune filiation politique ou idéologique, et encore moins dans des mouvances radicales. Le mouvement se revendique explicitement transpartisan, centré exclusivement sur les droits et les besoins des enfants, et non sur une opposition femmes-hommes qu’il dénonce comme étant à la fois absurde et contre productive. Assimiler ces revendications à une « menace » relève davantage de la disqualification que du débat démocratique.

Des mentalités qui évoluent, malgré le déni institutionnel
Le décalage entre le discours du HCE et la réalité sociale est d’autant plus frappant que les mentalités évoluent clairement sur l’implication des pères. La dernière étude de la DREES met en évidence des transformations profondes : augmentation de l’investissement paternel dès la petite enfance, attentes accrues des pères en matière de présence éducative, et reconnaissance croissante par les mères elles-mêmes de l’importance d’un partage plus équilibré.
Ces évolutions, qualifiées d’« encourageantes » par la DREES, contredisent frontalement l’idée selon laquelle les demandes d’égalité parentale relèveraient principalement d’un ressentiment ou d’une volonté de réaffirmation d’une « autorité paternelle », au sens le plus patriarcal et conservateur du terme, comme le suggère le rapport du HCE.
Un angle mort persistant : l’absence d’études récentes et contradictoires
Autre point crucial passé sous silence : depuis 2012–2013, soit plus de douze ans, il n’existe aucune étude publique, indépendante, exhaustive et chiffrée sur les décisions judiciaires en matière de résidence des enfants, notamment dans les séparations conflictuelles. Or, les rares analyses disponibles montrent bien des disparités importantes dans les décisions rendues, laissant apparaître une forme d’inéquité judiciaire selon le sexe du parent demandeur.
Il apparaît donc que des données anciennes, partielles, et surtout jamais mises en débat contradictoire, servent de source au « haut conseil ». Cette situation, d’un point de vue scientifique, fragilise grandement les affirmations relatives aux points que nous abordons ici et présentes dans le rapport rendu public. Cette absence de mise à jour scientifique affaiblit donc considérablement la portée de ses conclusions.
Cf. Zoom sur les décisions judiciaires lors des séparations conflictuelles – Défendre les enfants
Un contexte politique qui ne peut plus être ignoré
L’argument selon lequel l’égalité parentale serait une revendication marginale ne tient plus. La proposition de loi n°819, visant à faire de la résidence alternée le principe de référence, a été cosignée par plus d’une centaine de députés, issus de sensibilités politiques diverses. Ce soutien massif traduit une prise de conscience transversale : le droit de la famille doit évoluer pour s’adapter aux réalités contemporaines. De plus, les mouvement féministes, au sens historique du terme, se battent pour davantage d’égalité entre les femmes et les hommes et le respect de chacun dans ces droits. En ce sens, la résidence alternée égalitaire est une de leur revendications que nous partageons pleinement. Comme, également, la diminution des différences salariales, la lutte contre toutes les violences, …
Dès lors, continuer à présenter cette évolution sociétale comme une « dérive idéologique » ou une supposée « radicalité » pourrait relever davantage d’un déni politique et social plutôt que d’une analyse factuelle argumentée et étayée.
Une main tendue au HCE pour un véritable pluralisme
Face à ce constat, les associations réunies au sein du collectif Défendre les enfants se placent, comme à leur habitude, dans une logique d’échange sympathique et courtois (tout à l’opposé des mouvement radicalisés qui disséminent sur les réseaux sociaux des tombereaux d’insultes et de menaces et que le conseil dénonce, à raison, dans son rapport. Messages violents que, comme le HCE, Défendre Les Enfants a toujours condamnés). Les associations du collectifs sont donc heureuses de tendre la main au HCE en demandant simplement que la pluralité des points de vue soit représentée au sein de cette institution consultative. À ce jour, aucune association du collectif ne participe aux travaux du HCE, ce qui pose à nos yeux un réel problème de représentativité sur un sujet de société aussi important. D’autant plus qu’améliorer la situation des femmes et des hommes, diminuer les violences intrafamiliales (quel.le.s que soient les victimes), faire reculer les stéréotypes du patriarcat et leurs cortèges d’invisibilisations et de violences passera par des avancées sociétales majeures comme, notamment, un recours plus important à la résidence alternée égalitaire : Les pays qui y ont recours depuis des décennies ayant déjà démontré l’effet de ce mode de garde sur les droits des enfants, les droits des femmes et les droits des hommes.
Intégrer ces acteurs permettrait d’enrichir les analyses, de confronter les données, et surtout de sortir d’une lecture de l’égalité parentale circonscrite à un périmètre spécifique.
Une exigence croissante de transparence sur les auditions du HCE
Nous pouvons également nous interroger collectivement sur la méthode de travail du HCE au regard des exigences de transparence démocratique. Plusieurs personnes ont en effet demandé la communication des comptes rendus d’auditions ayant nourri le rapport 2026, notamment celles dans les développements relatifs à la garde d’enfants après séparation, en particulier à la page 68 du rapport. Ces demandes, formulées sur le fondement du Code des relations entre le public et l’administration, visent à accéder aux notes, synthèses ou transcriptions produites à l’issue de ces auditions, afin de comprendre sur quelles bases précises reposent les analyses et conclusions avancées. Cette démarche ne relève pas d’une contestation de principe, mais d’une exigence minimale : lme droit de regard citoyen. Lorsque des auditions peuvent orienter de manière aussi déterminante un discours public sur l’égalité parentale et la qualification de certaines revendications soudainement étiquetées de « masculinistes », leur contenu devrait pouvoir être examiné, discuté et, le cas échéant, contradictoirement débattu. À défaut, le risque est grand de voir s’installer un soupçon de sélection des sources et d’entre-soi plus ou moins inconscient, incompatible avec la mission consultative et pluraliste que le HCE est censé incarner. Nous pourrions retrouver, là, un équivalent de l’enfermement thématique et interprétatif lié a à la notion de champ journalistique développée par Bourdieu ? D’autant plus que le champ journalistique participe au fonctionnement des champs intellectuels et académiques. Nous ne doutons pas que le HCE questionne ses propres approches et pourrait se trouver intéresser d’aborder ces points avec les associations qui participent à notre mouvement.
Un enjeu démocratique à l’approche des municipales
Enfin, à l’approche des élections municipales, la question de la résidence alternée et plus largement de l’égalité parentale constitue un levier essentiel de sensibilisation des candidats locaux. Les politiques familiales se construisent aussi à l’échelle des territoires : soutien à la coparentalité, médiation familiale, organisation des services publics, logement.
C’est donc le bon moment pour interpeller les futurs élus, afin que l’intérêt supérieur de l’enfant, fondé sur le maintien de liens équilibrés avec ses deux parents, soit enfin placé au cœur des politiques publiques.




